Sainte Evita priez pour nous pauvres touristes !

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Argentine - Buenos Aires
de Chloé, le 15-02-2008

Sainte Evita priez pour nous pauvres touristes !

J'ai passé aujourd'hui la journée dans le quartier de Palermo où j'ai visité le MALBA, grand musée d'art contemporain. Une grande majorité d'artistes sud-américains inconnus à mon bataillon (à part Kalho et Rivera) que j'ai quand même adorés dans l'ensemble. Pas grand chose à dire de plus sur un musée d'art : c'est un beau batiment avec de belles peintures, sculptures, photos...dedans. Voilà. Je vous le recommande.

Avant ca j'avais visité le musée Evita, à quelques rues, et là par contre j'ai plein de choses à vous dire. Evita, de son vrai nom Eva Peron, épouse du Général et président du même nom entre 1945 et 1952 est mon fil conducteur depuis mon arrivée en Argentine pour essayer de comprendre vaguement le(s) concept(s) du Péronisme toute seule comme une grande sans passer par Wikipedia. Quelques jours après mon arrivée j'avais trouvé chez un bouquiniste "La Razon de mi vida", son autobiographie publiée en 1951 soit un an avant sa mort d'un cancer à l'age de 33 ans (le détail a son importance). J'ai donc lu (péniblement) ce bouquin indigeste à la couverture rose bonbon et au sentimentalisme dégoulinant.

Morceau choisi : "Le Nouveau leader leur parlait de ses valeurs et ne leur predisait pas la lutte entre le capital et le travail mais la coopération, et même il leur disait qu'il était necessaire de mettre en pratique les vieux principes oubliés du christianisme" Ca c'est donc ce qu'il disait aux pauvres leaders syndicalistes "de bonne foi" mais "formés par un message venu de l'étranger", autrement dit par des sales russes communistes. Anti-internationalisme donc et un peu de christianisme light où on appelle Dieu un peu quand ca arrange tout le monde, Evita a par exemple dit un jour "Dieu est argentin c'est pour ca qu'il nous a envoyé Perón". L'anti-internationalisme va donc de pair avec un franc nationalisme.

Ajoutez à cette mixture un populisme pro-ouvrier avec collaboration étroite avec les syndicats corporatistes (que Peròn a autorisés pour la première fois en Argentine) et vous aurez le contenu politique du bouquin de la dame. Elle oublie l'autoritarisme (pas mal d'opposants à Peron ont fini en tôle quand même) mais pas le culte de la personalité due au Leader.

Parlons d'elle maintenant.

Eva Peròn par elle-même c'est une pincée de Cendrillon (actrice de bas étage un jour elle rencontre Peròn et c'est "le plus beau jour de sa vie" elle fait un mariage d'amour avec son prince et zou), un soupcon de Ségolène Royal ("Ma plus belle histoire c'est vous") à laquelle il faut rajouter une grosse poignée de Marie-Madeleine : elle n'hesite pas à comparer Peron à Jésus (parce que vous comprenez lui aussi y avait des méchants qui disaient qu'il était fou alors qu'en fait non il venait sauver le monde...enfin l'Argentine au moins) et répète à peu près à chaque paragraphe que c'est Lui le cerveau, que sans Lui elle n'est rien, qu'Il est La Verité ("Le général Peròn disait que le Justicialisme ne serait pas possible sans le syndicalisme et c'est vrai premièrement parce que le Général Péròn l'a dit, deuxiemement parce que c'est effectivement la vérité" dit-elle !!!). Responsable du mouvement féministe peroniste elle va jusqu'à expliquer que c'est normal d'etre à la fois leader feministe et dévouée à Monsieur, qu'un mouvement feministe n'a de sens que dans l'ombre d'un grand homme ! (Pov tarée...) Eva Péròn n'est donc personne, ce qui lui permet d'etre si proche des "sans-chemises" dont elle a la charge parce qu'elle comprend leur adoration pour son mari. Et eux l'aiment parce qu'elle est son bras droit, l'ange Gabriel descendu apporter la parole du Leader à la population. Et ce sont donc ses chers "sans-chemises" qui l'ont baptisé "affectueusement" Evita ("petite Eva").

Pour la mixture Evita-par-ses-fans la recette est un peu différente de la première : là il faut prendre une grosse poignée de Lady Di (photos avec bébés malades dans les bras, image glamour avec fringues de créateurs et mort précoce et tragique...), un peu de Mère Theresa (un tout petit peu hein, juste pour les orphelinats et les hospices qu'elle a fait construire via sa fondation) et un peu de Bernadette Chirac (parce que quand meme, pas comme l'autre pute de Princesse, elle est restée fidèle à son Mari, elle).

Ce cocktail assez incroyable, je l'ai donc retrouvé au Musée Evita. Tout commence par un avertissement : il y a une légende blanche (avec prières à Evita et images d'elle en sainte) et une légende noire (extraits choisis juste sexistes). Voilà pour les precautions. Après faut pas deconner on est pas la pour parler de ce qu'en pensent ces salauds de communistes ! On passe donc à la légende blanche avec images de son enterrement (l'enterrement de Lady Di mais en noir et blanc et sans William) et masque mortuaire. Puis on repart de son enfance et on parcourt toutes les étapes de sa vie : Eva Duarte enfant puis actrice, rencontre d'Eva avec Peron, mariage, entrée au gouvernement et re-mort. Dans chaque piece des photos, des videos, des citations d'elle et des textes explicatifs mais aussi des reliques : robes de scene, tailleurs portés lors de ses discours sur la place de Mai, chapeaux, mouchoirs, chaussures...du pur fetichisme ! Je ressors, non sans m'etre arrêtée pour la lecture du Livre d'or : "Evita reviens", "Evita tu manques au monde !" (Non John Lennon, Pierre Desproges et Jimi Hendrix manquent au monde Madame !) et enfin la copie manuscrite de la prière présentée au début "Sainte Evita, prie pour nous et l'Argentine blablabla". Je suis stupéfaite. Ok c'est sans doute pas tous les argentins qui l'idolâtrent comme ca mais quand même.

Après cette séquence historico-religieuse (et le MALBA donc) je rentre dans le centre où je porte mes affaires au pressing (oui c'est un luxe absolu : des fringues passées à l'assouplissant et repassées, mais un luxe à 1.5 euro !) et passe réserver des places pour le show de tango du soir au café Tortoni qui est supposé être excellent. J'y vais avec Jeremy, le guadeloupéen et Charlotte, une francaise qu'il a rencontré par hasard et qui fait un stage à l'ambassade. Au début on est ravis : ambiance cabaret autour de petites tables dans ce café mythique (sorte de Café de Flore argentin où "tous" leurs grands écrivains sont passés). On s'offre un nouveau luxe : on trinque au Champagne (luxe qui nous revient à 2.5 euros chacun pour une bouteille de Mumm) et on passe un bon début de soirée. C'est quand le spectacle commence que le drame démarre. On m'avait parlé d'un groupe de musiciens + un couple de danseurs de haut niveau, là on voit une mise en scene du café au debut du siecle avec des prostiputes et des mafiosos qui dansent vaguement le tango. On rit beaucoup, d'abord nerveusement puis on se lâche : après tout la soirée est perdue alors...Le groupe de musicins sauve quand même un peu l'ensemble. Le mystère sera éclairci plus tard : j'avais demandé des places pour le spectacle de 20h30 (comme on m'avait dit) et le type m'a dit que c'etait 21h. En fait il s'est foutu de moi : il a envoyé la touriste à son show pourri, 20 pesos plus cher que celui qui était effectivement à 20h30 dans une autre salle. Je l'apercois entre les rideaux, ca a l'air génial. Je rumine le reste de la soirée, morte de honte parce que c'est moi qui me suis fait avoir et que j'ai entrainé les deux autres dans ma chute. Super, ma dernière soirée à Buenos Aires ! Enfin on aura vécu au moins une fois un vrai truc de touriste !

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