Arrivée à Ancud, au nord de l'île, en debut d'après midi je m'installe dans le premier hospedaje que je trouve. Il n'est pas cher du tout et le propriétaire est sympathique ce qui compense son aspect miteux : tapisseries et peintures défraichies, décoration vieillote et abimée, meubles ringards couverts de napperons en dentelle et odeur de naphtaline. Il est certain qu'aucun guide ne le recommenderait mais je m'y sens bien, il est propre et proche de tout et puis je contribue à casser le cercle visqueux : c'est vrai quoi si personne vient ils risquent pas de refaire la déco !
Je ressors presque aussitôt après avoir rempli le registre (on est deux dans l'hotel) et discuté un peu avec le patron qui est la première personne que je rencontre à savoir spontanément où se trouve la Bretagne "Ah oui au nord-ouest...vous avez le même climat qu'ici non ?". Oui monsieur, ciel sans nuages, tout pareil ! Bon en même temps il a pas trop de mérite ses anciens voisins et amis s'appellaient...Le Roudouallec !
Je me balade une heure ou deux dans Ancud qui, en ce dimanche de Pâques, ressemble à une ville fantôme, personne dans les rues à part quelques ados aux abords d'une discothèque ouverte pour eux en journée. Ca me laisse le temps de regarder les batiments qui portent les traces d'une splendeur pas si lointaine avec un style très années 60-70 défraichi. Sur le port, quelques pecheurs reparent leurs filets et quelques familles font leur promenade digestive, c'est aussi animé que le port du Guilvinec un dimanche d'hiver ensoleillé...
Je reste un moment regarder (et photographier) les lanches colorées typiquement chilotes et rentre à l'hotel tranquillement pour me plonger dans les légendes de l'île.
Attablée au bureau de ma chambre aux murs bleus pâles dont la seule décoration consistes en un dessin nunuche d'une petite fille jouant avec son nounours et son chien et un miroir cassé au dessus d'une commode en formica, mon moleskine posé sur la nappe en dentelle il ne manque que la nuit et un cendrier plein et je pourrai me prendre pour Sepulveda. (Fini le bouquin acheté à El Calafate "Patagonia Express" qui n'est autre que "Le Neveu d'Amérique" en version originale...me suis fait eue mais ca m'inspire beaucoup, faut dire que ces jours-ci je vais dans toutes les villes dont il parle ou presque)
Les légendes chilotes sont plutôt trashs et ressemblent plus à la dame blanche, l'Ankou et les Korrigans qu'à Pachamama et le serpent à plumes. Au commencement la légende de Ten-Ten Vilu et Cai-Cai Vilu, respectivement esprit protecteur de la Terre et esprit des eaux : ce dernier attaque la terre pour l'engloutir mais finit par perdre la longue bataille qui aura quand même pour dommage collatéral la séparation des îles de Chiloé du continents.
Ensuite au centre des autres légendes on trouve une confrerie de 13 sorciers qui disposent d'une grotte cachée, d'un bateau fantôme et d'un enorme cheval marin et d'une sorcière messagère qui se transforme en oiseau la nuit (en vomissant ses intestins qu'elle ravale au petit matin...charmant). Ils sont les seuls habilités à chasser les créatures maléfiques (gnomes, lézards magiques taureau-licorne et autre basilic) ce qui pourrait les rendre sympathiques s'ils ne créaient pas, pour protéger leur grotte, l'Invuche qui est un nouveau-né qu'ils nourrissent de chair humaine et de lait de chatte avant de lui coudre une jambe dans le dos quand il grandit pour l'empecher de partir.
On trouve aussi d'autres personnages, essentiellement destinés à justifier les péchés des humains comme par exemple le Trauco, un nain très laid qui ensorcele les innocentes jeunes filles et provoque chez elle des reves érotiques qui font qu'elles se lèvent en pleine nuit pour partir à sa recherche et se jeter à ses pieds pour le supplier de les deflorer et qui a aussi le mystérieux pouvoir de provoquer des enfants hors mariage (Euh mesdames vous auriez pu trouver autre chose quand même...) ; ou encore la Fiura et la Veuve qui sont des femmes très laides elles aussi, qui parcourent les chemins la nuit pour enlever des hommes (innocents eux aussi bien sûr) et les forcer à satisfaire leur grand appetit sexuel avant de les abandonner au matin, généralement amnésiques. Là encore c'est un peu facile : "Chéri c'est quoi ce parfum sur ta veste ?" "Non mais elle était même pas belle, elle était même pas bonne et d'ailleurs je n'ai plus le moindre souvenir de sa personne" (Eh non Miossec n'a rien inventé...).
Ces personnages ont le pouvoir de tuer (d'un seul regard en général) ou de transmettre des maladies par leur souffle (rhumatismes, ulcère, gale...) et leurs apparitions annoncent présence de sorciers, morts imminentes, penurie ou abondance de poissons. Un seul personnage n'est pas complètement maléfique, c'est la Pincoya qui se contente de danser à poil sur les rochers, la position de son corps annoncant la qualité de la saison de pèche. Pas complètement une bonne âme non plus, c'est une sorte prophétesse qui n'agit sur rien, les pauvres humains tous gentils tous mignons n'ont pas beaucoup d'alliés sur ces îles...
Après ces joyeuses lectures je ressors pour découvrir ne toute autre ville : les familles ont visiblement terminé chasse aux oeufs et pousse-cafés car les rues sont pleines de monde et la lumière rasante de la fin d'après-midi donne aussi un autre visage au paysage.
Je flâne donc encore un peu avant d'entrer dans le restaurant Kuranton recommandé par tous pour goûter LA spécialité culinaire de l'île...le curanton (une sorte de ragoût) !
L'endroit est chaleureux et agréable : sur les murs en lambris ou peints de couleurs chaudes s'entasse un bric-à-brac de cadres et d'objets chilotes (vieilles photos, ustensiles de cuisine, horloge murale dont les 12 points sont des miniatures des eglises de l'île, poupées...), marins ("barbe" et vertebre de baleine, sextan, maquette et mappemondes) ou beaucoup moins (telephone, auqrelle de la statue de la liberté parisienne, affiches de corridas madilènes ou encore affiches pour la capture des assassins de Lincoln).
Il y a tellement à regarder que je n'ouvrirai pas mon livre. Mais voilà mon repas : une énorme assiette avec à gauche des palourdes et des moules grosses comme ma main et à droite du porc, du poulet, une grosse patate, une saucisse et deux masses indeterminées l'une presque blanche et l'autre grisâtre. Je pense à de la triperie et je goûte du bout des lèvres...c'est ca c'est du far blanc et du far brun ! A côté de tout ca un bouillon qui, assez logiquement est un mélange d'eau des moules et de bouillon de pot-au feu, le tout très épicé. Roborratif ? Oui c'est ca le mot. Et encore la serveuse s'est excusé platement, il n'y a plus de boeuf ! C'est quand même super bon mais je peine quand même à manger les deux tiers de mon assiette. Heureusement le resto a le bon goût de faire du vrai café (sur l'île c'est généralement du NES café) ce qui aide à digérer. Je reste un moment scruter la déco, bercée par de la musique chilote : accordéon, chant et tambourins, elle ne detonnerait pas dans le paysage des fêtes maritimes bretonnes.
Je finis quand même par rentrer à mon hotel dans la nuit et croise encore des tas de gens sur la route : encore des familles essentiellement qui se promènent autour de la place centrale sur laquelle des ados boivent du coca et de la bière bon marché assis en cercle, je croise même deux jeunes gothiques (enfin ils ont le look très étudié mais siffler les touristes ca casse un peu le style).
C'est la fin d'une journée inattendue dans un port breton, demain direction Bariloche ma dernière étape patagonienne |